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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 13:49

C’est un événement. Pendant quatre heures, les Français ont pu regarder sur France 3 les “Conversations avec M. Poutine” du cinéaste Oliver Stone. Comment ce documentaire de qualité, où la parole est longuement donnée au président de la Fédération de Russie, a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? Comment a-t-il pu échapper à la vigilance de nos censeurs qui, au nom des droits de l’homme, nous infligent leur propagande en guise d’information ? Mystère, mais ne boudons pas notre plaisir.


Oliver Stone étant citoyen des USA, ces entretiens filmés entre juin 2015 et février 2017 portent pour l’essentiel sur les tensions géopolitiques entre Moscou et Washington. Lorsque le cinéaste lui demande, en février 2017, si l’élection d’un nouveau président américain est susceptible de changer quelque chose, Vladimir Poutine répond : “presque rien”. C’est “la bureaucratie”, explique-t-il, qui exerce le pouvoir à Washington, et cette bureaucratie est inamovible. En effet. A peine élu, Donald Trump est devenu l’otage de “l’Etat profond”.


L’intérêt de ces entretiens est qu’ils mettent en perspective la pesanteur du “deep State”, sa dimension structurelle. Les Russes ont le sens de l’histoire, et c’est pourquoi M. Poutine, pour comprendre le monde actuel, évoque l’usage de l’arme atomique contre Hiroshima et Nagasaki (août 1945). Privé de toute justification militaire, ce crime de masse a plongé l’humanité dans l’ère nucléaire. Pour Moscou, c’est le moment-clé de l’histoire contemporaine, celui où tout bascule. En faisant peser la menace d’une destruction totale, Washington a pris une responsabilité gravissime. 


La course aux armements n’est pas une invention moscovite. Dans les années 1980, une URSS fossilisée s’était laissé piéger par cette compétition mortifère, précipitant sa chute. Dans les années 2000, c’est encore Washington qui suspend les discussions sur les armes anti-missiles et s’empresse d’élargir l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Que dirait-on à Washington si la Russie nouait une alliance militaire avec le Mexique et le Canada ? Quand Oliver Stone évoque l’affaire – aujourd’hui oubliée – du destroyer US qui s’était dangereusement approché de la Crimée, M. Poutine demande ce que ce navire pouvait bien faire dans les parages. Mais la propagande a l’art d’inverser les rôles, et elle parla de provocation russe. 


Passionnante mise en perspective, aussi, à propos de la lutte contre le terrorisme. La seconde guerre de Tchétchénie (1999-2009) fut déclenchée par l’agression djihadiste contre le Daghestan russe. Or les USA y ont joué un rôle particulièrement trouble. “Les Américains nous soutiennent en paroles contre le terrorisme, mais en réalité ils l’utilisent pour fragiliser notre situation intérieure”, dit le président russe. En 1980, Brzezinski tenait déjà les combattants du djihad antisoviétique pour des “Freedom Fighters”. Dans le Caucase, en Syrie, en Libye, la CIA a armé, financé et manipulé les desperados de l’islamisme radical. La Russie soviétique, puis post-soviétique, les a toujours combattus. 


Chaque fois que son interlocuteur (qui n’est pas dupe) mentionne la rhétorique occidentale sur la menace russe, M. Poutine demeure le plus souvent impassible, esquissant parfois un sourire narquois. A Moscou, on l’a compris depuis longtemps : les Américains font le contraire de ce qu’ils disent et ils vous accusent de faire ce qu’ils font eux-mêmes. L’accusation d’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine (2016) est un véritable cas d’école. Lorsque la présidente du conseil national démocrate démissionna à la suite de la publication d’emails compromettants, Julian Assange a nié que sa source fût russe. Mais l’establishment a quand même pointé un doigt vengeur vers Moscou. 


Car il fallait un coupable, et il ne pouvait être que moscovite. “Dans cette affaire, souligne M. Poutine, les Américains prétextent une intervention extérieure pour régler leur problèmes intérieurs”. Pour les USA, la Russie est à la fois un repoussoir et un bouc-émissaire. Un repoussoir, quand on brandit la prétendue “menace russe” pour contraindre les Européens à faire bloc derrière les USA. Un bouc-émissaire, quand on attribue à Moscou la responsabilité de sa propre incurie. Tout se passe comme si l’affrontement idéologique hérité de la “Guerre froide” avait fourni un prêt-à-penser inusable. Le manichéisme américain peint le monde en noir et blanc, et Moscou sera toujours la source du mal. 


L’accusation d’ingérence russe dans la démocratie américaine est d’autant plus ahurissante que les dirigeants US, eux, interviennent ouvertement en Russie. Lors de la campagne présidentielle russe de 2012, Victoria Nuland, secrétaire d’Etat adjoint US, a déclaré : “Nous travaillons à l’intérieur et à l’extérieur de la Russie avec les militants russes qui souhaitent renforcer l’état de droit et la liberté de la presse, avec les LGBT”. Que dirait-on si le gouvernement russe “travaillait” aux USA avec des militants américains qui combattent le gouvernement des Etat-Unis ? Mais cette hypothèse est invraisemblable, car comme le dit M. Poutine, “nous ne nous mêlons pas des affaires intérieures des autres pays”. 


Respect de la souveraineté des Etats et refus de l’ingérence étrangère, ces deux principes (qui en réalité n’en font qu’un) définissent l’approche russe des relations internationales. Si Moscou intervient en Syrie, c’est à la demande d’un gouvernement légitime en proie à l’invasion étrangère et au terrorisme de masse. Si la Russie a accueilli la Crimée, c’est parce que le peuple de Crimée l’a voulu expressément, au terme d’un référendum organisé par le Parlement de Crimée. Et cette sécession de la péninsule n’eût peut-être pas vu le jour si un putsch des nationalistes ukrainiens soutenu par la CIA, en février 2014, n’avait renversé le pouvoir légalement issu des urnes à Kiev. 


Mais il est vrai que la Russie, elle, ne fomente pas de coup d’Etat avec l’aide de néo-nazis. Elle ne finance pas d’ONG pour déstabiliser les autres pays au nom des droits de l’homme, elle n’envoie pas ses troupes pour y instaurer la “démocratie”, et elle ne bombarde pas les populations pour “punir” les dirigeants qui lui déplaisent. Elle ne provoque pas la guerre civile pour s’approprier les ressources des autres pays, elle ne finance, n’arme ou ne manipule aucune organisation terroriste.

Que l’on sache, la Russie n’a jamais utilisé l’arme atomique, ses services secrets n’ont jamais créé de “centres de torture” à l’étranger, et elle n’envoie pas ses drones tueurs dans une douzaine de pays. Elle ne couvre pas les océans de ses porte-avions, elle a 5 bases militaires à l’étranger quand les USA en ont 725, et son budget militaire représente 8% de celui du Pentagone. La Russie telle qu’elle est gagne à être connue. 
Merci, M. Poutine, pour cette conversation.

 

Source : Bruno Guigue - L'échelle de Jacob 

 

 

05 juillet 2017

McCartysme

Après la série d’entretiens entre Oliver Stone et le président russe Vladimir Poutine, les experts médiatiques ont commencé à attaquer M. Stone en termes virulents qui en disent beaucoup sur l’incivilité et l’anti-intellectualisme répandus dans notre culture politique. 

Plutôt que de fournir une analyse ou une évaluation équilibrée qui pèserait les points forts et les points faibles du documentaire, les critiques ont qualifié Stone, un cinéaste réputé et vétéran militaire, d’« admirateur de dictateurs » (Joel Sucher, The Observer), de « complice des mensonges de Poutine » ( Emily Tamkin, Foreign Policy), de « conspirationniste » et de « lèche bottes dérangé » comme Alexander Nazaryan a traité Stone dans un violent article de Newsweek. 

Aussi méprisant, le « journal de référence », The New York Times, a publié un article, le 25 juin, écrit par Masha Gessen et intitulé « Comment Poutine a séduit Oliver Stone et Trump ». Le ton de l’article rappelle celui utilisé contre les gauchistes séduits par Staline et l’idéal d’un paradis utopique ouvrier sous le communisme, dans les années 1930 et 1940. 

Bien sûr, la critique de Gessen sur le film de Stone est complètement et totalement plate. Il dit que les échanges entre Poutine et Stone sont ternes et il se réfère à Stone en termes moqueurs comme « intervieweur inepte », ce qui n’est pas du tout vrai. Stone est un homme sympathique qui s’adapte à ses interlocuteurs et les met à l’aise, ce qui fait qu’ils sont sincères. 

Gessen poursuit en suggérant que Stone, comme Donald Trump, aurait une « admiration sans bornes » pour Poutine, une allégation qui n’est nullement justifiée. M. Trump, par exemple, a convenu que Poutine était un tueur dans un échange célèbre sur Fox News, mais a déclaré que les États-Unis n’étaient eux-mêmes pas innocents. Ce genre de remarque ne montre pas vraiment une « admiration sans bornes ». Pas plus que les efforts de Stone pour donner à Poutine l’occasion d’expliquer son point de vue dans un style qui rappelle les interviews d’Erroll Morris avec Robert S. McNamara dans The Fog of War, où le jugement est laissé au spectateur. 

Stone, parfois, pose des questions critiques, par exemple en ce qui concerne la contradiction de M. Poutine qui a exprimé de l’admiration pour Edward Snowden alors qu’il met en place ses propres lois « Big Brother ». 

Gessen suggère que les images de Poutine dans ses bureaux ou en train de jouer au hockey sur glace font partie du panégyrique de Stone. L’intention principale semble plutôt être de montrer la vie d’un président russe et de contrer les stéréotypes sur Poutine qui inondent les médias occidentaux. Étant donné que les compétences de hockey de Poutine sont plutôt moyennes, si Stone cherchait à créer un culte de superman, ces scènes échouent complètement. 

À un moment, Mme Gessen affirme que Poutine et Stone partagent une hostilité mutuelle envers les musulmans. Alors que Stone a simplement souligné le double standard de la politique étrangère étasunienne qui soutient les islamistes en Tchétchénie alors qu’elle les combat en Afghanistan et en Irak. À un autre moment, Stone convient avec Poutine de la folie de la politique de l’administration Reagan d’avoir soutenu Ben Laden et d’autres fondamentalistes extrémistes pendant la guerre antisoviétique en Afghanistan. Nulle part, Stone ne fait preuve d’islamophobie. 

Enfin, Gessen dépeint Stone et Poutine comme des apologistes de Staline, alors que la réponse de Poutine à la question sur Staline reflète une certaine admiration dans les milieux nationalistes en raison du rôle de Staline dans la défaite du nazisme, son rôle dans le développement industriel de la Russie et l’affirmation du rôle de la Russie en tant que superpuissance. Ce n’est pas une position tout à fait irrationnelle si l’on considère que Poutine reconnait aussi le côté obscur du règne de Staline et l’importance de se souvenir des victimes du Goulag. 

On remarquera que les pères fondateurs et les héros nationalistes étasuniens ont également du sang sur les mains, du massacre des Indiens à l’esclavage et aux guerres illégales, pourtant, beaucoup d’Américains les admirent toujours. Stone souligne également l’absence du corps de Léon Trotsky au Kremlin et discute du rôle de Staline dans le meurtre de Trotsky, montrant qu’il connait bien l’histoire de l’Union soviétique, alors qu’il n’est pas lui-même un apologiste des crimes de « l’oncle Joe ». 

Personnellement, j’ai trouvé le film de Stone intéressant et une bonne suite de son Untold History of the United States and Snowden [L’histoire cachée des États-Unis et de Snowden]. Il a dépeint un portrait de M. Poutine que je n’avais jamais vu auparavant et a humanisé un homme vilipendé dans tous les médias occidentaux. M. Poutine est également informé de la politique américaine et pragmatique dans ses efforts pour résoudre certains des problèmes urgents de la Russie, hérités de l’ère Eltsine. 

Le documentaire montre bien comment l’expansion de l’OTAN aux frontières russes (en violation d’une promesse faite à Mikhaïl Gorbatchev par l’administration George H. W. Bush), l’ingérence des États-Unis en Géorgie, en Ukraine et en Tchétchénie et l’installation d’armement accompagnées d’exercices militaires à proximité la frontière russe contribuent à créer une dangereuse nouvelle Guerre froide et une course aux armements. 

La plupart des grands théoriciens militaires, de Karl Von Clausewitz à Sun Tsu, ont souligné l’importance de « connaître son ennemi ». C’est ce qui fait que les attaques de gens comme Gessen dans The New York Times et Nazaryan dans Newsweek sont infantiles et finalement nuisibles dans une perspective de sécurité nationale étasunienne. 

Le film de Stone est important précisément parce qu’il offre une occasion de mieux comprendre la perspective russe sur la politique étrangère et les conflits américains en Ukraine et en Syrie – que nous soyons ou pas d’accord avec cette perspective. 

En se forgeant une meilleure compréhension, nous pouvons à notre tour développer une politique étrangère plus intelligente qui diminuerait les possibilités d’antagonisme et favoriserait la perspective d’une coopération, ce que Poutine dit vouloir. 

Cependant, à en juger par la réaction au film de Stone, nous semblons plutôt voués à répéter l’histoire de la première Guerre froide et de l’ère McCarthy, dont l’esprit reste vivant et bien visible dans nos journaux intellectuels libéraux.


Jeremy Kuzmarov

Source 

Traduit par Wayan, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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  • : Le voyage initiatique de Teiva sur le catamaran ARAKA NUI parti en 2008 pour un tour du monde. Arrivé en Casamance en septembre 2009, il en repart 2 ans plus tard, mais cette fois sans son papa... C'est l'occasion pour ce dernier de collecter des sujets d'informations aussi divers que variés sur la spiritualité, la géopolitique, l'environnement et les sciences en vue d'étudier ces sujets le moment venu avec Teiva et de débuter son initiation vers un nouveau paradigme.
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